1. Le syndicalisme comme réponse à la loterie libérale

[message_box title= »QU’EST CE QUE L’UNEF? » color= »blue »]1. Le syndicalisme comme réponse à la loterie libérale

2. Une jeunesse centenaire : brève histoire de l’UNEF

3. Notre conception du syndicalisme

4. L’UNEF dans son milieu[/message_box]

Entre une manif devant la mairie d’Antony où siège le conseil municipal qui tient entre ses mains l’avenir de la plus grande cité universitaire d’Europe, un saut à Paris près de la place du Colonel-Fabien au local national de l’UNEF qu’il préside depuis décembre 2007 et un rendez-vous à l’Assemblée nationale, Jean-Baptiste Prévost trouve en chemin le temps d’une rencontre dans un café pour une interview. L’ennui, c’est qu’il s’agit de réaliser un portrait, le sien, et qu’il n’aime pas trop parler de lui. Pourquoi focaliser sur une personne quand le syndicalisme est avant tout « une aventure collective » ? Quand il ne pourrait « rien faire sans l’implication de tout le bureau national et de chacun des militants »?

Vite apprivoisé, il se prête cependant au jeu, mais avec retenue. Il se reconnaît des goûts « assez classiques » pour la littérature depuis qu’il a redécouvert le plaisir de lire, « une véritable boulimie, c’est le seul loisir facilement compatible avec des horaires de militant, on peut lire partout à tout moment ». Il lit, évidemment, « beaucoup de mémoires ou d’ouvrages militants », par exemple Sans patrie ni frontières de Jan Valtin ou les essais de la collection « Raisons d’agir ». Parmi ses récentes lectures de loisir, il cite spontanément Aragon, les biographies historiques de Zweig et Zola ou Dumas (« sans modération »), et quelques romans policiers, comme ceux de Fred Vargas ou la série Millenium. En musique, ses choix sont assez variés : « Une petite dose de Wax Tailor ou Massive Attack pour se détendre, les groupes de la scène française, Noir Désir, Moriarty ou Les Têtes raides, mais aussi du classique : de l’opéra à petite dose, et surtout les requiems de Mozart, Verdi ou Fauré… » Et puis, il y a le cinéma avec Tarantino et Dupontel, et les séries télévisées comme 24 heures chrono ou The West Wing,« parce que c’est agréable de voir les autres stresser ».

Ancré à gauche

Il n’a plus d’engagement politique personnel direct, « par nécessité, pour préserver l’indépendance de l’UNEF ». Pour autant, il ne « pense pas que l’on puisse changer la société uniquement par l’action syndicale ». Au contraire, il croit en « la nécessité de transformer les aspirations exprimées par le mouvement social et les syndicats en une politique pour le pays ». Et, quand il fustige « la loterie libérale […], véritable machine à reproduire les inégalités » et « l’hypocrisie de l’hymne à la réussite individuelle dans le contexte actuel », on devine aisément que ses convictions sont ancrées à gauche. Enfin, il se déclare « athée pratiquant », « religion » qu’il définit comme la volonté « d’être rationnel jusqu’au bout, sinon ça paralyse toute possibilité de changer les choses ». Voilà pour ce qu’il peut dire de lui.

Ses amis, tout comme ses interlocuteurs, ajoutent sa passion d’expliquer, son don pour trouver la formule qui fait mouche, son attachement à la laïcité (en 2003, il y consacrera sa première contribution écrite pour l’UNEF) et son sens de l’humour. « Peut-être un peu froid ou distant au premier abord, il est en réalité très jovial et amical », affirme Bruno Julliard qui l’a précédé à la présidence de l’UNEF et qui a ainsi eu le temps d’apprécier ses capacités à travailler en équipe, à s’emparer d’un dossier pour l’explorer et le faire aboutir, à s’investir avec force et enthousiasme dans les tâches syndicales quotidiennes comme dans les projets d’envergure.

Derrière ses fines lunettes, il s’exprime clairement, argumente avec méthode et sobriété. Il mêle parfois une certaine distance ironique à son propos, comme pour signifier qu’il n’est pas dupe du personnage qu’il a endossé… ou qu’il est en train de devenir, c’est selon.

Au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ses interlocuteurs voient en lui « un pur produit de Sciences Po », ce qu’il ne veut surtout pas être. Même s’il est entré rue Saint-Guillaume tout juste bachelier et qu’il y effectue un master de sciences politiques option « Affaires publiques », il se voit plutôt en « pur produit » du syndicalisme étudiant : « L’UNEF m’a tout appris, affirme-t-il. Je lui dois tout de ma formation personnelle, intellectuelle et militante. L’UNEF, c’est un peu l’ENA buissonnière », l’École nationale d’administration où il envisage d’entrer. Ses interlocuteurs au ministère disent aussi de lui que « c’est un techno, doublé d’un idéologue au sens noble du terme ». Cela lui conviendrait, si l’appellation de technocrate n’était si chargée de connotations négatives, parce qu’il admire « l’œuvre théorique et l’action politique de Robespierre » découvertes au cours de son master 1 d’histoire mené de front avec Sciences Po. « Un emmerdeur », dit un autre. Voilà qui le comble d’aise car ceux qui lui donnent ce qualificatif l’expliquent par sa stupéfiante connaissance des dossiers et sa propension à négocier jusqu’à la dernière minute, « y compris sur des détails aux-quels ses prédécesseurs n’auraient jamais pensé ».

La découverte du monde

Longtemps élève sérieux et sage de l’école puis du collège de Bihorel, près de Rouen où il est né en 1984, Jean-Baptiste Prévost affirme avoir « commencé à respirer au bahut », le lycée Corneille de Rouen, où il entre en 1999. Non content de s’inscrire en seconde option cinéma, il se lance à corps perdu dans la gestion du foyer des lycéens et surtout la réalisation du journal interne, L’Acide de Corneille. Cette publication insolente est entièrement réalisée par une équipe de joyeux drilles qui ne résistent pas au plaisir de la provocation, au risque d’aller au clash avec les adultes. Comme lorsqu’ils distribuent leur journal avec, en cadeau, un préservatif. Devant l’indignation des associations de parents, le journal frôle l’interdiction. « Dans ce grand lycée bourgeois où l’on ne jurait que par les séries scientifiques, cette seconde atypique formait une bande très fusionnelle et nous étions perçus comme des charlots sans ambition », se souvient Jean-Baptiste Prévost. Il voit dans cette expérience l’origine de son ouverture sur le monde.

Sa soif d’horizons le mène à effectuer l’année scolaire 2000-2001 en Première S au lycée français de Vienne, en Autriche. À l’automne, il retrouve le lycée Corneille et fait « des pieds et des mains pour retourner en terminale littéraire ». Mais « l’équipe de L’Acide s’était dispersée et il n’y avait plus le même esprit ». Ça tombe bien, lui aussi a changé. À Vienne, il a perçu la limite de ses talents pour le 7e art, « une passion de gamin », et surtout, il a découvert le combat politique. « J’y ai été confronté à la réalité quotidienne d’une société conservatrice qui avait porté l’extrême droite au gouvernement. Tous les jeudis, il y avait une manif devant le Parlement. » Enfin, il y a le bac à préparer.

Premiers engagements

Le 21 avril 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle lui donne l’occasion de mettre en pratique ce qu’il a découvert en Autriche. Le nouvel adhérent du syndicat lycéen FIDL, qui se sentait jusque-là « un peu seul dans son coin après quelques réunions en dehors du bahut et quelques distributions de tracts », vit des semaines intenses : « Des mil-liers de jeunes ont fait irruption dans le débat politique. Ce fut un grand moment de découverte, on débattait de tout à perte de vue, on refaisait le monde. » Loin des pro-grammes, à quelques semaines du bac, il ne touche plus un livre. Jusqu’à la gueule de bois finale. Mais, si le « hold-up électoral de Jacques Chirac »lui « laisse un goût amer », l’expérience lui fait prendre conscience des limites de l’action spontanée et individuelle, et renforce chez lui « la conviction qu’il est nécessaire de construire son engagement dans la durée, dans un cadre structuré en prise avec la réalité sociale, pour être pleinement efficace ». Il se tourne alors vers le Mouvement des jeunes socialistes. Ce n’est « qu’un bref passage ». L’expérience lui paraît « vite frustrante ».

Brillamment reçu au bac en juin 2002, il débarque à l’automne suivant à Sciences Po-Paris. Le premier contact avec « ces étudiants qui vous regardent comme s’il était naturel pour eux d’être là puisqu’ils sont nés pour commander » réveille en lui un désir d’engagement. Ses parents, un père prof de maths futur proviseur et une mère kiné à l’hôpital, sans engagement politique ou syndical mais fermes dans leurs convictions de gauche, lui ont inculqué « le sens des valeurs républicaines d’égalité et de solidarité », « le respect d’un service public d’éducation, laïc, garant d’une égalité des droits effective ». Pas étonnant donc que « l’esprit Sciences Po » affiché par ces jeunes « élus » le révulse.

Sans trop se poser de questions, il adhère à l’UNEF « parce que c’était le syndicat majoritaire dans l’école et, un peu, parce que c’était une façon de faire un pied de nez à tous ces jeunes pleins de morgue ». Dès la deuxième année, il se retrouve sur la liste du syndicat candidat pour l’élection des représentants étudiants dans les différentes instances de l’IEP. Au conseil d’administration, il ferraille « contre les mandarins » et le directeur de l’établissement, Richard Descoings, qu’il soupçonne de vouloir liquider l’enseignement public. « Nous nous sommes opposés à l’augmentation monstrueuse des droits d’inscription. Mais sur d’autres points comme l’ouverture aux élèves venus des zones d’éducation prioritaire, l’UNEF s’est abstenue. C’était en effet un signal positif, mais en rien une solution à la sélection sociale. » Ancien de Sciences Po et du bureau national de l’UNEF, Raphaël Chambon se souvient d’avoir « repéré Jean-Baptiste en 2003, lors d’un débat à l’école, pour sa capacité à se passionner, à affirmer ses convictions tout en gardant la tête froide. Un certain culot aussi pour déconstruire intelligemment les arguments “progressistes” de Descoings. »

Militant national

Survient la réforme du cursus universitaire en licencemaster-doctorat (LMD). L’UNEF est contre ; Jean-Baptiste Prévost prend encore une part très active à la lutte et intervient, bien au-delà de Sciences Po, jusque dans des amphis de région parisienne. À quelque temps de là, Yassir Fichtali (président de l’UNEF qui a eu l’occasion d’apprécier son engagement) l’appelle et lui propose de rejoindre le bureau national.

Dans un premier temps, le jeune étudiant est chargé des relations internationales du syndicat. Raphaël Chambon : « Jean-Baptiste s’est tout de suite adapté au rythme de militant national : tôt levé, tard couché, souvent en déplacement, les week-ends studieux. Très vite, il a été un élément moteur de la réflexion. » Il réalise notamment un vieux projet du syndicat, autant de fois évoqué que repoussé : une rencontre, sur place, avec des étudiants palestiniens et israéliens. « Il a pris les choses en main de manière très efficace, raconte Raphaël Chambon. Il a eu l’idée de monter un partenariat avec des universités en France et sur place qui a débouché de part et d’autre sur des contacts de très haut niveau et de très grand intérêt. »

De nouvelles responsabilités s’ajoutent bientôt. De 2004 à 2008, Jean-Baptiste Prévost est en charge des questions pédagogiques, de la réforme universitaire, siège au Conseil national de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (CNESER) et au comité exécutif du syndicat européen des étudiants (European Students Information Bureau, ESIB). En 2005, sous son impulsion, l’UNEF passe d’une dénonciation ponctuelle et locale des frais d’inscription prélevés illégalement par les universités à un relevé systématique de ces abus qui fait l’objet d’une communication nationale. Ce faisant, il oblige le ministre à se prononcer sur ces pratiques et à faire reculer les universités. « Il a pris possession de ses dossiers avec une aisance étonnante, puis il m’a aussi remplacé à la commission universitaire. La commission la plus importante avec celle de l’aide sociale. Sur tous ces dossiers, je l’ai très rarement vu pris en défaut », se souvient Bruno Julliard qui fut président de l’UNEF de 2005 à décembre 2007. « Quand je suis devenu président, nous avions déjà travaillé ensemble au bureau national et je lui faisais une confiance totale. Je lui ai demandé d’être le trésorier du syndicat. » Et, quand il quitte la présidence avant la fin de son mandat pour participer à l’élection municipale à Paris, c’est « sans l’ombre d’une hésitation » que Bruno Julliard demande au bureau national de confier les rênes du syndicat à Jean-Baptiste Prévost : « Sa candidature s’imposait comme une évidence absolue. »

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on se souvient encore de cette réunion de décembre 2007 où Bruno Julliard a présenté son successeur : « Dès ce premier contact, où nous étions en plein conflit à propos de la réforme pour l’autonomie des universités, il nous a donné l’impression de quelqu’un possédant une excellente connaissance du fond du dossier et qui ne se laissait pas égarer par des considérations stratégiques. Bref, un type plutôt brillant. » Impression confirmée au cours des dix-huit mois qui ont suivi.

Sa forte implication lors de la lutte pour l’abrogation du CPE, en 2006, l’a aussi préparé à ces nouvelles fonctions. Responsable du secteur de la Sorbonne, le cœur de la contestation parisienne, il a alors tout affronté : manifs avec débordements, occupations, manipulations, double langage, récupérations, trahisons, chantage des politiques… « Une expérience éprouvante », reconnaît-il rapidement avant de souligner l’importance de ces mois qui ont vu se reformer le front syndical salariés et étudiants : « Une bataille difficile, mais une formidable victoire à l’arrivée. Il a fallu du courage et de la détermination à l’UNEF pour lever cette vague et la porter, souvent seule, pendant des semaines. Cela reste un de mes meilleurs souvenirs militants. »Et Raphaël Chambon note que « c’est là, au cours de ces trois mois avec très peu de sommeil qu’il est vraiment devenu un dirigeant, à l’aise sur le terrain, dans les AG comme dans la rue ou au ministère. Au côté de Bruno Julliard, il a appris à ne pas avoir froid aux yeux. Depuis, il a su transformer en développement la notoriété acquise par l’UNEF, en faire une organisation capable de parler pour la jeunesse. Les étudiants d’aujourd’hui lui doivent beaucoup. »

Endurci, « remarquablement formé par le syndicat et sa grande capacité à capitaliser ses expériences, il a perdu son air de gamin émerveillé d’être dans la cour des grands, et il ne s’ébahit plus lui-même », s’amuse tel interlocuteur du ministère qui relève aussitôt que « le revers de la médaille, c’est qu’il est encore plus techno… » Surtout, il ne laisse rien passer. Raphaël Chambon se souvient encore de cette séance du CNESER où « il a interrompu le ministre pour exiger un nouveau vote. En effet, il avait observé que les voix de personnalités qui n’avaient qu’un statut d’observa-teurs ou de conseillers avaient été prises en compte indûment. Dans le feu de la discussion, aucun représentant, étudiant ou enseignant, n’y avait pris garde. »
Un pro en quelque sorte, gagné par une « haute idée du syndicalisme et un profond respect admiratif pour ses prédécesseurs », et doté d’un solide sens de l’humour qui s’exprime même au cours de négociations. Son mandat, renouvelé en avril 2009 à l’issue du 81e congrès de l’UNEF à Marseille, court jusqu’en 2011.

Stanislas Maillard